jeudi 3 janvier 2008

Türkheim, ville martyre de la campagne de Hollande

1648, le traité de Westphalie met fin à une longue et cruelle guerre de trente ans. L'Alsace a perdu 50% de sa population. Le landgraviat de Haute-Alsace et le bailliage de Haguenau, anciennes possessions habsbourgeoises, sont annexées par Louis XIV. Les villes libres impériales de la Décapole et Strassburg refusent cependant de jurer fidélité au Roy. La guerre de Hollande (1672-1678), permettra de briser dans le sang et les cendres les derniers îlots de résistance que sont les villes de la Décapole et de mettre en échec le Saint Empire afin d'assoir définitivement sa domination totale sur l'Alsace (qui deviendra une véritable province avec la reddition de la ville de Strassburg en 1681). Le traité de Ryswick officialise l'annexion de l'Alsace par le royaume de France.
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Turenne porte une première contre-attaque le 4 octobre en Basse-Alsace, à Entzheim où l’on relèvera 6000 victimes. Puis il inflige une défaite décisive aux Impériaux (coalition austro-brandebourgeoise), le 5 janvier 1675 à Türkheim, en les attaquant en plein hiver et par surprise, après avoir contourné les Vosges pour revenir par Belfort. Les Impériaux sont contraints de repasser le Rhin, notamment par le pont de Strassburg.

Mais avant que Turenne ne s’empare de Türkheim, la garnison et des habitants toujours fidèles à l’empire avaient tenté de résister aux assauts des Français attaquant la ville par surprise, alors que les Impériaux les attendaient à l’ouest de Colmar, à l’entrée de la vallée de la Fecht. (Lors de l’avancée des troupes royales vers la ville de Türkheim, cette dernière avait tenté de freiner la marche d’approche des Français, en refusant d’envoyer à Turenne, comme il l’avait exigé par la voix d’un émissaire secret, 10 bourgeois pour le conduire dans la montagne et les vignes. Devant l’avance des Français, le Magistrat de Türkheim avait d’ailleurs aussitôt donné l’ordre aux habitants de s’armer pour résister.) Depuis les murailles de la ville, sur laquelle s’appuyait une des ailes de l’armée impériale, les défenseurs – une enseigne du régiment autrichien de Kayserstein, une trentaine d’hommes et quelques bourgeois en armes - avaient tiré sur les Français. Mais très vite, les soldats royaux se rendront maîtres de la ville insuffisamment défendue. Après avoir éventré le portail de la tour-porte, deux cents grenadiers du Roi se répandront dans les rues où règnait la panique, avant de s’emparer des portes côté Est donnant sur les troupes impériales à l’extérieur.

Dans la bataille, quand les Impériaux essayèrent de reprendre la ville aux Français, une nouvelle fois des habitants de Türkheim et des environs prêtèrent main forte aux Impériaux. En vain, ces derniers seront défaits. Des soldats français, mais aussi des officiers, comme M. de Mouchy ou le lieutenant général Foucault, furent tués dans la bataille, d’autres comme M. d’Aubigné furent blessés. Turenne en profita pour châtier cruellement Türkheim de sa résistance que motivait pourtant un devoir normal de fidélité à l’empire.

Un criminel de guerre nommé Turenne

Après la bataille, les habitants de Türkheim et des environs eurent à subir le calvaire des pires exactions. Turenne et sa troupe allaient faire de Türkheim une ville martyre ! Pendant des jours, la ville fut systématiquement pillée et mise à sac par les garnisons laissées sur place. Au plus fort du « nettoyage », parmi les habitants restants, qui se terraient dans les ruines, beaucoup furent passés au fil de l’épée par la soldatesque déchaînée ou pendus aux arbres environnants. En effet, dans la nuit du 4 au 5 janvier, une partie de la population, paniquée par l’approche des Français, avait profité des moindres orifices dans les murailles, y compris raconte-t-on, par les étroites meurtrières (de fait par les brèches dans le mur d’enceinte) pour s’enfuir. De là, il leur restera le sobriquet de « Lochschlüpfer ». Ceux restants étaient essentiellement des « gueux », des vieillards, des malades et des femmes. Des enfants, et même des bébés, sont massacrés. Les femmes sont violées et quand elles résistent, on leur tranche les seins. Même les églises ne furent pas épargnées et trois cloches furent détruites. Les massacres, le saccage et les pillages (dont les archives conserveront le souvenir) durèrent ainsi pendant près de deux semaines. La sauvagerie avait ainsi atteint des sommets à Türkheim et ses environs, (...) qui aura été une sorte d’«Oradour-sur-Fecht » de l’histoire alsacienne.


Dans l’entre-deux-guerres, les patriotes commencèrent par nier ces atrocités, révélées par les autonomistes, et notamment par le député J.-P. Mourer, indignés par l’érection d’une stèle à la gloire du « Boucher de Türkheim » sur le lieu même de ses forfaits. Mais finalement, même le très francophile Journal d’Alsace et de Lorraine dut en convenir. Il publia une relation de la bataille telle que la municipalité l’avait recopiée de ses anciens registres. Et à propos des violences françaises, la narration est formelle : « Man wusste lange nicht, dit ce précieux témoignage, auf welche Seite sich den Sieg neigte, bis schliesslich die Kaiserlichen den Rückzug antraten. In dieser Stadt haben sich während 14 Tagen sehr grausame Dinge zugetragen. Jeden Tag wurden Diebstähle, Morde, Gotteshausschändungen und Ungeheuerlichkeiten aller Arten begangen. Weder Frauen noch Kinder noch selbst die Kirche wurden geschont. » Les patriotes chercheront alors à minimiser les excès, en disant qu’après tout ils n’avaient duré que 14 jours, et ils continueront à parler de « libération » ! Et pour excuser les exactions françaises, ils affirmèrent encore que les alliés s’étaient rendus, eux aussi, coupables de vols et de rapines. Peut-être, mais à ces derniers on n’éleva pas de monument à leur gloire. De son côté, A. Scherlen, dans son Histoire de la ville de Türkheim (pp. 146/147), mentionne une lettre datée du 20 janvier 1678 que la « Burgerschaft » de Türkheim adressa au grand bailli et qui affirme que Turenne « voyant leur malice et opiniâtreté ; et qu’ils sont plus enclins pour le service de l’Empereur que pour le service du Roy, toute son armée estant devant Türkheim et que personne de la ville se présente, il la laissa piller et ruiner sans aucun empeschement ainsi qu’ils n’ont non seulement (les soldats) ester piller et totaliter ruiné comme il est par toute la province, mais aussi toutes les honnestes filles et femmes violées et martyrisées à mort. » « Er (Turenne) liess Türkheim ohne Wiederspruch nicht nur vollständig ausplündern und vollständig zerstören, jedoch auch alle ehrliche Mädchen und Frauen wurden vergewaltigt und zu Tode gequält. (...) Dies am 5 Januar 1675.» Curieuse libération tout de même ! On peut lire également dans les archives paroissiales de la ville de Türkheim - récit du curé Reyer, publié par L. Pfleger - qu’après le passage de Turenne, Türkheim a perdu un tiers de sa population (sans compter les viols, et les blessés qui mourront ultérieurement). Au lendemain de la bataille de Türkheim, alors que toutes les campagnes se vident, l’intendant Jacques de La Grange observe que « les habitants d’Alsace ne rentreront chez eux que lorsqu’ils apprendront que l’armée de Turenne ne sera plus dans la province. »

Signe de l’actuelle aliénation des Alsaciens, la ville de Turkheim, poussera même le ridicule jusqu'à ériger, en 1933, une stèle à la gloire de Turenne... son bourreau, qui l’avait martyrisée et totalement ruinée ! L’érection demain à Oradour-sur-Glane d’un monument à la gloire de la division « Das Reich » procéderait de la même, et pour le moins scabreuse, démarche ! (A Strasbourg/Strassburg, les descendants des victimes décapolitaines ont également jugé opportun de dédier une rue à la mémoire du « Boucher de Türkheim » !)


Sur le piédestal gréseux du phallus erectus de Türkheim est gravé le message suivant:

"A la gloire de Turenne, également pleuré des soldats et des peuples" (!)

Cette punition barbare infligée par Turenne à Türkheim, se voulait aussi être un message en direction des autres villes pour les dissuader de résister. Le message sanglant est compris à Colmar, mais a pour effet de renforcer la « haine du Français ». Scherlen écrit (p. 142) : « La consternation fut immense dans la ville de Colmar quand on connut la victoire de Turenne. (...) Une pensée unique agitait les imaginations, accablait les coeurs, c’est que le roi se vengerait des habitants de Colmar, qu’il détestait, et que Turenne le brûleur du Palatinat, pour commencer le châtiment, incendierait la ville et la livrerait au pillage de ses troupes. (…) Les hommes réunis aux tribus (de Colmar) délibéraient anxieusement sur les périls de la crise et reprochaient à l’autorité de n’avoir point organisé une résistance désespérée. »

Extrait d' Une histoire de l'Alsace, autrement Tome I par B. Wittmann

2 commentaires:

Walfroy a dit…

Turenne, Ardennais héritier d'une famille indépendante,la principauté de Sedan, qui, au service de l'ETat-nation français, va se faire le bourreau des nations encore indépendantes.

Quel gachis d'un destin !

Un Ardennais

Vladimir a dit…

S'en prendre ainsi au sexe féminin est habituel à tous conquérants ou qui se veulent tels.L'armée française ne s'est jamais gènée occasionnellement d'en faire usage, et ses si glorieux indigènes ont laissé des souvenirs amers aux habitants de Freudenstadt (17 avril 1945: pillages, incendies, plusieurs milliers de viols), puis Pforzheim et Stuttgart: là aussi les viols se comptabilisent par centaines, sur des victimes de moins de 16 à plus de 60 ans...
Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains cinéastes, ces troupes ne marchaiant que contre la promesse de jours de pillage et de viol. Bien sûr, l'on peut toujours, après, aller donner des leçons de morale aux Serbes...

Le principe appliqué à Turckheim reste toujours d'actualité:l'Histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Ne nous laissons jamais écraser!